| Impressions et images de voyages |
Indonésie, Bali, Lombok, Flores, poussières de rêve sur l'océan
12 juillet. Il est près de minuit lorsque j'aborde Bali, la belle, l'enfant gâtée de l'archipel indonésien. Contrairement à la majeure partie de l'archipel indonésien, Bali est une île hindouiste. La culture y est donc assez différente: les mosquées laissent place aux temples et le chant très (trop parfois) matinal du muezzin est ici remplacé par les offrandes aux dieux. Chaque matin, les Balinais disposent sur les seuils des maisons et des boutiques de petites barquettes en rotin tressé dans lesquelles ils placent fleurs, encens et biscuits.
La culture balinaise est aussi célèbre pour ses aspects plus spectaculaires : danses et cérémonies. Ainsi, le kecak, un chœur d'une centaine d'hommes assis en cercle autour d'un feu. Seules les voix font office d'instrument et une transe s'empare d'eux lorsque s'élèvent à l'unisson les syllabes ke-cak. Soulignant le rythme primitif de leurs voix, les mains et les corps s'agitent de spasmes et miment des armées de singes et de serpents.
Après un long voyage depuis Java en compagnie de 5 Hollandais, j'ai donc abordé Bali alors qu'il fait nuit. Craignant de ne pas trouver de chambre à cette heure aussi avancée, je me laisse convaincre par mes amis bataves que la meilleure solution est de partager un bemo (minibus locaux) pour Kuta où nous sommes sûrs de trouver un toit. Moi qui voulais éviter à tout prix cet endroit, voici que je débute mon séjour à Bali par le temple du tourisme de masse. Et je ne serai pas déçu ! Australiens bodybuildés et tatoués déambulent torse nu dans les rues où se pressent des boutiques de souvenirs par centaines, des discothèques bruyantes, des bars, des restaurants mexicains, italiens et des mac do à gogo. La journée, tout le monde surfe ou regarde les autres surfer. Le soir, tout le monde titube ou regarde les autres tituber. Je m'enfuis rapidement et embarque sur un bateau pour Lombok. Là, un bus m'emmène vers un port de fortune où je prends place à bord d'une petite barque qui me conduit à Gilli Air, un minuscule grain de sable posé sur l'océan. Là-bas, pas de voitures, pas de discothèques. Juste la vie indolente des habitants rythmée par les marées d'un océan aux eaux turquoises. J'ai peu de choses à raconter sur mon existence là-bas, si ce n'est de longues heures à contempler l'émeraude de la mer et le pourpre du ciel lorsque le soleil se noie sur l'horizon.M'arrachant enfin à cette douce contemplation, je décide de tourner à nouveau mon regard vers Bali. J'éviterai soigneusement Kuta et me dirige directement vers le centre de l'île, à Ubud. Les Balinais sont hindouistes comme je l'ai dit plus haut. Ils pratiquent donc la crémation. Et comme tous les jours ne sont pas favorables au voyage des âmes vers l'autre monde, ils respectent certaines dates pour cette cérémonie. C'est ainsi que des personnes décédées en avril ne feront l'objet de funérailles qu'en juillet. C'est à une de ces cérémonies que je vais assister : 80 corps seront brûlés aujourd'hui. La cérémonie débute tôt le matin. Toutes les familles sont rassemblées dans une enceinte. On prie, on fait des offrandes aux dieux, on joue de la musique, du gamelan - l'instrument traditionnel de Bali et Java. L'atmosphère est plutôt bon enfant voire presque joyeuse. On est loin de la tristesse qui entoure les funérailles chrétiennes. J'imagine que le fait que les disparus sont décédés depuis plusieurs semaines ou plusieurs mois explique en partie cette sérénité. Autre raison à cela sans doute, les gens sont ici pour célébrer le passage vers un autre monde et faciliter le voyage de leurs proches pour une meilleure réincarnation. Tout est recommencement, ce n'est pas un adieu mais un au revoir qu'ils adressent ici. Après de longues heures de cérémonies, les "cercueils" sont portés depuis l'enceinte vers la lisière de la forêt sacrée. Les formes sont surprenantes : dragons, poissons et les couleurs lumineuses. Ils sont ensuite disposés sur des plateformes puis on découpe une ouverture dans leur dos afin d'y placer offrandes et restes humains (le plus souvent ossements pour ceux décédés depuis plusieurs mois). Vient enfin la phase ultime de la cérémonie : la crémation. A l'aide de bâtonnets d'encens, les familles embrasent les cercueils simultanément. Un brasier immense s'élève, 80 cercueils brûlent de concert et une fumée âcre envahit l'atmosphère et rend la respiration difficile. Le spectacle est réellement édifiant et même si je suffoque dans cette fournaise, mon regard reste captivé par ces flammes qui dévorent dragons, tissus, plateformes de bambou et ossements. Ubud c'est aussi des paysages de rizières parmi les plus beaux d'Indonésie. Et si j'ai fait le plein de paysages agricoles à Sumatra et Java, je ne bouderai pas le plaisir de randonner parmi les terrasses cultivées qui abondent ici. Ces ballades sont aussi l'occasion de belles rencontres comme cette vieille Balinaise qui m'invite à partager quelques instants avec elle alors qu'elle fait ses offrandes à Ganesh, le dieu éléphant. Je séjournerai une petite dizaine de jours à Bali. Pas de longues journées de bus, pas de treks inconscients. Juste des cérémonies paisibles, des danses énigmatiques, des sourires chaleureux et des paysages somptueux. Bali n'est sans doute plus tout à fait le paradis, le tourisme y est en effet très présent, parfois de manière excessive. Mais le charme opère encore dès que l'on prend la peine de partir à la découverte du cœur de l'île et de son âme. Voici le dernier chapitre de mon année de voyages. J'aborde ici les limites de l'Indonésie et de l'Asie : les îles de la Sonde ou NusaTenggara, ultime chapelet d'îles avant l'Australie. Une fin de voyage n'est jamais une perspective réjouissante mais je vivrai cette conclusion avec beaucoup plus de facilité grâce à la présence imprévue de mon ami Eric. La première des Nusa Tenggara, et sans doute l'une des plus connues, est Lombok. Séparée de Bali par un détroit que l’on franchit en 4 heures de navigation, l’île de Lombok est de taille similaire à sa célèbre voisine. A la différence de Bali toutefois, la population y est majoritairement musulmane. Autre élément de distinction, les touristes y sont beaucoup moins nombreux. Lombok, c’est un peu Bali il y a 30 ans. Les Sasaks, ou habitants de Lombok, sont par ailleurs beaucoup plus pauvres que leurs voisins hindouistes. Dressé sur la partie sud de Lombok, le Rinjani (Serge) est un géant de lave assoupi culminant à plus de 3700 mètres d’altitude. Avec Eric, nous décidons de réaliser l’ascension jusqu’au bord du cratère, à 2600 mètres. Partis à 7h du matin en compagnie de Mants, notre guide, nous avalerons 2000 mètres de dénivelé en une journée. Aux plantations de bananiers succèderont la jungle tropicale et les hurlements des singes noirs et des macaques. Puis, après une pause déjeuner bien méritée, nous progresserons rapidement dans une forêt de nuages où s’épanouissent mousses et fougères. Enfin, après avoir marché à travers une épaisse couche de nuages, nous débouchons en plein soleil sur des prairies d’altitude parsemées d’épineux. Sous nos pieds s’étale à présent une extraordinaire mer de nuages. Nous avons atteint le site où nous camperons ce soir.Mais avant de nous glisser sous la tente, une dernière marche s’impose jusqu’au bord du cratère. Là nous attend un paysage magique : un lac volcanique emplit en effet l’ancien cratère. Au milieu de ce lac se dresse un nouveau volcan dont la naissance date de 1997. Surplombant majestueusement le tout, le Rinjani dresse son arête sommitale sur un ciel laiteux. En bateau vers Flores :Lorsque l’on navigue d’Ouest en Est, Lombok laisse place à Sumbawa puis aux îles de Komodo et Rinca et enfin à Flores. Notre périple en mer nous emmènera donc en trois jours de Lombok à Flores. En chemin, nous ferons halte dans un petit village de pêcheurs sur la côte nord de Sumbawa. Notre arrivée est un véritable événement : ils ne reçoivent visiblement la visite d’étrangers que très rarement. Toute la population nous escorte alors que nous traversons le village. Les gens sortent de leurs maisons pour venir nous saluer. Les mères nous présentent leurs enfants et les écoliers se poussent du coude pour nous adresser quelques mots en anglais rudimentaire. Au centre du village, des habitants jouent au foot. Eric se joint à eux et un véritable public se masse pour voir celui qu'ils appellent Zidane. Le soleil se couche sur l’horizon et donne à l’océan des couleurs de feu.
Il est temps pour nous de regagner notre bateau.
Une nouvelle nuit de sommeil léger sur le pont nous attend avant d'accoster sur les rivages arides de Komodo. Notre présence ici est motivée par la présence du dragon. Il s’agit du plus grand lézard de la planète : 3 mètres de longueur et 200 kilos, ce monstre ne craint aucun prédateur. Il se nourrit aussi bien de buffles que des humains qui pourraient tomber sous ses dents. Je veille donc à ne pas perdre mon "ranger" des yeux. Mais son bâton de sourcier me semble bien modeste pour nous défendre contre une attaque.
C'est à la fin de la rando que nous finirons par voir enfin la bête, tout près du poste des rangers. Il s'agit vraisemblablement d'un individu très placide, sans doute une espèce de mascotte qu'ils réservent aux touristes si aucun de ses cousins sauvages n'a daigné montrer le bout de sa gueule.
Même si le bestiau est calme et visiblement habitué à la présence des humains, il n'en reste pas moins impressionnant. C'est un véritable monstre échappé du Jurassique qui lézarde au soleil.
Notre dernière étape sera Flores. Nous y accostons au terme du troisième jour de navigation dans la splendide baie de Labuan Bajo, une communauté de pêcheurs installée dans un site qui ferait rêver plus d'un promoteur. Mais, hormis un hideux hôtel planqué dans un coin de la baie, rien ici n'est prévu pour accueillir les masses de touristes. Pourvu que ce petit paradis reste intact encore longtemps.
Dernière terre de rêve avant le retour en France, Gilli Trawangan. Nous y mènerons une existence très difficile entre poissons grillés, langoustes monstrueuses, cocktails, baignade, massages et farniente.
Je songe au retour. Dans quelques jours je serai de nouveau en France. Une année de voyages s'achève. Je vais bientôt revenir à la "réalité", ou plutôt à une autre forme de réalité. Mais je reviens riche, non pas financièrement, ce serait trop beau. Non, riche de toutes ces rencontres, de ces sourires et ces destins croisés sous d'autres cieux, sur d'autres terres au cours de cette belle échappée sur la courbe de la planète.
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