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A la rencontre des Mentawai, les derniers hommes libres de l'île-jungle
Les Mentawai, les Hommes-Fleurs, Siberut, l'île-jungle, l'île aux serpents, autant de noms et de qualificatifs qui avaient éveillé mon attention lors de mon derniers passage en Indonésie en 2008. Trois années sont passées et j'ai convaincu trois amis de m'accompagner pour une plongée au coeur de cette île méconnue, à la rencontre d'un des derniers peuples de la forêt, les Mentawai. ![]() Après un vol Paris-Amsterdam puis Amsterdam-Jakarta via Kuala Lumpur, nous avons pris un dernier avion pour Padang, la grande ville de la côte ouest de Sumatra. En face, de l'autre côté de l'océan, Siberut se cache encore derrière un mur de pluie tropicale. L'orage gronde sur Padang alors que nous attendons le bateau qui doit nous emmener de l'autre côté de l'océan, de l'autre côté du temps surtout. Siberut est située sous l'équateur et couvre une superficie qui représente environ la moitié de celle de la Corse. L'île est couverte en grande partie de forêt équatoriale humide...humide très humide. En gros, il y a deux saisons, celle des pluies et celle des pluies ! Bon, pendant les mois qui correspondent à l'été en Europe, il pleut un petit peu moins, genre un bon gros orage par jour, pas plus. L'arrivée Après une nuit de traversée, nous parvenons au petit matin sur les côtes de Siberut. La première vision est celle d'une jungle posée sur l'océan. A perte de vue, la mangrove dévore le littoral. Au-delà, je devine les cimes des grands arbres et le foisonnement infini de la forêt tropicale. L'île-jungle tient pour l'instant ses promesses... Vient ensuite la découverte de Muara, le port où les bateaux déchargent passagers et marchandises en provenance de Sumatra. Il s'agit d'une grosse bourgade de quelques centaines de maisons quadrillées à angle droit de chemins en béton. L'atmosphère est lourde, humide et nauséabonde. Nous flottons ici dans une frontière nauséeuse entre le pire du monde moderne et le monde sauvage tout proche. La "ville" est majoritairement habitée par des Minang et des Bataks venus de Sumatra et dont les prières vont au choix vers la mosquée ou l'église. Nous sommes en plein ramadan, ce qui ajoute à la lourdeur de l'atmosphère. On nous invite à boire le café mais il faut le faire à l'intérieur d'une bicoque en bois, pour ne pas froisser les susceptibilités religieuses. Les Indonésiens fument leurs puissantes kreteks aux clous de girofle en cachette, vaste hypocrisie déjà notée sur Sumatra et qui me dépasse un peu. Enfin, voici Lugi, notre guide. C'est le premier Mentawai que nous rencontrons. Petit, aux traits différents des Indonésiens de Sumatra, les yeux plus bridés et le corps souple et nerveux, il a un sourire franc et me paraît d'emblée être un compagnon de confiance pour cette traversée au coeur de l'île. ![]() Lugi, notre guide Mentawai Après avoir acheté de quoi nous ravitailler pendant les 12 prochains jours, nous prenons place à bord d'une pirogue. L'orage gronde au loin et bientôt, les premières gouttes de pluie s'abattent sur nous alors que nous remontons l'estuaire du fleuve vers l'intérieur de Siberut. Le voyage commence vraiment. Assis les uns derrières les autres sur cette étroite pirogue à l'équilibre instable, nous nous laissons progressivement engloutir par la muraille végétale. en pirogue sur le fleuve Siberut, photo de Philippe Premier contact Après deux heures et demi de navigation sur la rivière, nous accostons au fond d'un étroit affluent. Jungle et boue, le décor est planté. En contrepoint, voici les premiers sourires de Mentawai. "Alleuita !" Nos hôtes nous accueillent ainsi : nous dormons en effet chez Lugi ce soir. Et c'est son grand-père, Soromut, surnommé Cookie, ainsi que son grand-oncle qui nous saluent. Les deux anciens sont nus, sauf une pièce de tissu nouée autour de la taille et dissimulant le sexe. Il s'agit du kabit (pour retenir le mot, j'utiliserai le moyen mémo-technique cache-bi...). Soromut, dit Cookie. Leurs corps sont couverts de tatouages symbolisant différents éléments de la nature environnante : rotin sur les bras, os du squelette sur les jambes et fleurs sur les mains. D'autres variantes existent comme cette araignée sur la poitrine de notre vieil hôte. Il semblerait que la tradition mentawai du tatouage soit la plus ancienne au monde, antérieure à celle des peuples polynésiens. Mais elle risque de disparaître car nous observerons vite que la plupart des jeunes ne se tatouent plus. Lugi, notre guide, nous dit qu'il veut se faire tatouer mais qu'il a du mal à trouver un bon artiste. Il dit l'être lui-même, ayant hérité du don de son père lorsque celui-ci est mort il y a quelques années. J'essaie d'en savoir plus à propos de ce dernier et de ses talents mais le visage de Lugi s'assombrit et il m'explique que l'on ne parle pas des morts et que leurs prénoms ne doivent plus être prononcés. Cérémonie pour soigner un enfant malade Le soir venu, Cookie, son frère Koïkot, tous deux chamans (sikerei en langue mentawai) ainsi qu'un troisième sikerei se réunissent dans la maison commune (la Uma) pour soigner le petit dernier de Lugi qui a de la fièvre depuis plusieurs jours. Après avoir cueilli des herbes dans la forêt, ils ont préparé une décoction qu'ils font à présent avaler au petit. Puis, les trois chamans agitent des clochettes pour inviter l'esprit, à demi-détaché de l'enveloppe corporelle de l'enfant, à réintégrer son corps. Tout cela est accompagné de chants et d'incantations murmurées. Soudain, les sikerei se lèvent et se dirigent vers l'entrée en agitant des feuilles, chassant ainsi les esprits malfaisants. La Uma La cérémonie s'achève. Ce soir, nous dormons sous la moustiquaire, à même le plancher de la Uma. Il s'agit d'une maison commune composée de 3 pièces et construite sur des pilotis. En dessous vivent les porcs, ce qui est très pratique car le recyclage est immédiat : on balance tout par-dessus bord ! Le revers de la médaille, c'est l'odeur et surtout le bruit, notamment lorsque les cochons se battent en pleine nuit, juste sous vos pieds...et vos oreilles. La Uma traditionnelle se compose de trois pièces. La première est ouverte sur l'extérieur et ressemble plus à une grande terrasse encadrée de bancs. C'est ici que l'on mange, discute et que dorment les invités, donc nous. La deuxième pièce, ceinte de murs, est la pièce des hommes. On y trouve un premier foyer dans lequel on prépare la nourriture. La troisième pièce est réservée aux femmes et aux enfants. Là-aussi se trouve un feu où l'on fera griller par exemple griller les savoureux bâtons de sagou. Mari et femme ne dorment donc pas ensemble, vous l'aurez compris, c'est tabou. La question m'intriguait alors j'ai quand même fini par demander aux Mentawai comment ils faisaient pour, bref, faire ce qu'un homme et une femme ont parfois envie de faire... Il semble donc qu'ils possèdent une petite maison construite à l'écart et destinée à cet usage. Là seulement ils pourront s'adonner au stupre et à la luxure sans souiller la demeure principale. Oui, mais quand ils ont des gosses ? Ils les laissent tous seuls et se barrent forniquer au fond des bois ? Non, non ! Ils emmènent leurs enfants avec eux dans la maison "spéciale" et attendent qu'ils s'endorment. La nuit chez les Mentawai Conversations interminables, le Mentawai parle beaucoup, surtout les anciens. Souvent, je m'endors alors qu'ils discutent encore bruyamment juste derrière le fin voilage de ma moustiquaire et, alors que le soleil se lève à peine, ils sont déjà là, assis à papoter (et à cloper) sans fin. En fond sonore, poules, coqs et cochons. Parfois éclate une rixe porcine, souvent un coq chante trop tôt et ouvre une compétition infernale avec ses congénères. Je ne parlerai même pas de l'odeur des durians, ces gros fruits épineux à l'odeur de camembert pourri qu'ils entreposent en général sur la terrasse d'accueil, donc dans notre chambre... Le sagou Ce matin, après avoir déjeuné, nos hôtes nous convient à aller débiter un tronc de sagou pour en récupérer la pulpe. Arbre emblématique des Mentawai avec le durian, le palmier-sagou est à la base de la nourriture quotidienne des humains et de la basse-cour. La volaille se voit servir la pulpe rapée alors que les Mentawai en consomment une version pressée, raffinée et transformée en farine qu'ils font cuire en longs bâtonnets. Depuis plusieurs années, le riz est aussi entré dans l'alimentation. Importé de Sumatra et promu par l'Etat Indonésien comme nourriture civilisée au contraire du sagou, nourriture de sauvages selon les bien-pensants de Jakarta. ![]() le sagou, cuit et servi dans des tubes de bambou Après une nuit chez Lugi, nous nous dirigerons vers la Uma de Koïkot à environ trois heures de joyeuse marche dans la boue. A ce sujet, nous avons de la chance car il ne pleuvra presque pas pendant l'essentiel de notre séjour. Au lieu de patauger jusqu'aux hanches, nous ne nous enfoncerons donc pas plus loin que les genoux. Pour rythmer cette progression laborieuse dans la jungle, nous faisons de fréquentes haltes pour manger ce que la nature nous offre. La plupart du temps il s'agira de durian, de ramboutan ou de langsat, tous deux similaires au litchi et toujours les bienvenus lorsque l'on transpire comme des bêtes. ![]() Nos guides dans le monde des Mentawai, photo de Christian Le durian Le fameux fruit camembert comme nous le surnommons. Doté d'une épaisse écorce verte et épineuse, le durian renferme une chair à l'odeur écoeurante dont raffolent les Mentawai, va comprendre... Nous hallucinons lorsque nous apprenons que tout arbre à durian a un propriétaire attitré. "Mais, même celui-ci ? Perché en pleine montagne à deux heures de marche du moindre village ? Oui, oui, même celui-ci !" En cas de litige, le propriétaire doit pouvoir impérativement décrire son arbre, sa localisation précise et son environnement immédiat. Ca peut donner un truc du genre : "Mon arbre est sur la petite colline au-dessus de la rivière machin, vers le nord, en direction du village de machin, à deux pas de la fougère géante et de la souche aux pythons et sa troisième branche en partant du sol est tordue vers le sud..." Quand on possède plusieurs centaines de durians comme le vieux Cookie, il vaut mieux avoir une très bonne mémoire. C'est là que tout s'éclaire. En fait, les conversations interminables qui étonnent les pauvres assistés du bulbe que nous sommes devenus leur permettent de se remémorer en permanence leurs biens et leur localisation. Ils se répètent aussi à loisir les épisodes de leurs vies, les remèdes, les plantes et les vies des ancêtres depuis des centaines d'années. Lorsque l'on a pas d'écriture à disposition, il vaut mieux être doté d'une fabuleuse mémoire et se répéter tout sans cesse. Vers Atabai, au plus profond de l'île Après deux jours d'approche nous voici donc prêts à effectuer la grosse journée qui doit nous mener dans la zone d'Atabai, au-delà de la ligne de crêtes qui barre l'horizon (dans notre imagination seulement puisque par définition, dans la jungle on ne voit rien et l'on sait que l'on attaque la montagne lorsqu'on a le nez dessus). Tout commence comme d'habitude par deux heures de marche dans la boue et sur les troncs glissants jetés au sol par les Mentawai en guise de chemin. A pied nu, c'est mieux, en chaussure comme nous, la boue s'avère moins périlleuse. Puis nous enchainons par la traversée d'une rivière boueuse avec de l'eau jusqu'à la taille avant de parvenir à un petit regroupement de maisons. C'est totalement inhabituel dans la culture mentawai qui ne connaît que des maisons isolées distantes au mieux de plusieurs centaines de mètres, au pire de plusieurs heures de marche. Ce village est en effet une création du gouvernement indonésien. L'idée de départ est d'inviter (gentiment aujourd'hui, par la force jusque dans les années 90) les Mentawai à se sédentariser, à scolariser leurs enfants et à s'assimiler progressivement à la culture dominante grâce au prêche de l'imam, du pasteur ou encore mieux à la toute puissance du dieu télévision. Après une pause, nous franchissons la fameuse ligne de crêtes qui domine la plaine littorale où nous pataugeons depuis le début de notre séjour. Nous pénétrons la vraie jungle selon les Mentawai, la jungle sauvage. Pour nous, peu de différence, c'est toujours aussi difficile de marcher sans glisser sur les troncs pourris. Changement notable malgré tout, ça grimpe ! Alors j'espère plein d'espoir la descente. Et quand ça descend, je regrette amèrement la montée. Le trek dans la jungle, c'est avant tout une aventure intérieure et une longue contemplation de ses pieds pour éviter la chute. ![]() Pause ! Atabai ! Après six heures de marche, voici la rivière, large et pleine de promesses de baignades. La maison qui doit nous accueillir est quant à elle moins réjouissante. Il s'agit d'un sapo ou version raccourcie de la uma (deux pièces au lieu de trois). Construite très près du sol, donc des cochons, la maison est d'une saleté repoussante. Les chient s'épucent sur le plancher et les poules chient où ça leur chante. Pour compléter le tableau, trois membres de la famille sont malades, dont le chef de famille. Du coup, plein de proches sont venus leur rendre visite et de nombreux chamans se sont rassemblés pour soigner les malades. ![]() C'est donc une assemblée de trente personnes qui nous accueille. Je suis épuisé, couvert de boue et je suis sûr qu'en essorant mon t-shirt je pourrais remplir un seau de dix litres de sueur. Je crève d'envie de me jeter dans la rivière et de me changer. Mais je n'ai pas le choix, il faut d'abord saluer tout le monde, balancer des alleuita, recevoir de grands sourires édentés et s'asseoir une petite heure, sous les crânes de singes qui pendent au plafond, le temps que tout ce petit monde se familiarise avec nous. Un vieux tatoué et à moitié-fou me prend le bras et me chante des chansons pendant qu'un chaman caresse en riant la barbe de Philippe et qu'un autre me pince les poils, s'étonnant que je sois aussi velu. Alors j'oublie la crasse, la mienne et celle de cette maison. Les chamans sont superbes, vêtus de leur kabit, de colliers, de parures emplumées et de fleurs (d'où le surnom d'hommes-fleurs). Leurs arcs et flèches sont rangés au-dessus de nos têtes. Je suis venu à Siberut pour eux, pour ces instants uniques à l'autre bout du monde et du temps. jeune sikerei d'Atabai Ce soir, enfin lavé et séché, alors que la nuit tropicale s'est refermée sur la vallée d'Atabai, les chamans lancent leurs chants et dansent pour chasser les mauvais esprits. On sacrifie un cochon, on sert du sagou, on parle, on rit, on chante, tous ensemble, simples êtres humains réunis autour d'un feu. La chasse Dominicus, un vieux sikerei, nous emmène aujourd'hui dans la jungle à la recherche de plantes pour préparer le poison destiné à enduire les pointes de flèches. Moment irréel que cette marche dans la jungle derrière un homme couvert de tatouages, armé de son arc et de son carquois. Mes chaussures haute technologie glissent sur les troncs humides que les Mentawai abattent sur leurs chemins pour éviter la boue. Devant moi, le chaman avance, pieds nus, léger et agile. Mes pieds de citadin, étroits et à la voûte plantaire trop creusée ne sont plus adaptés. Le Mentawai a les pieds larges et plats comme des raquettes. Il doit nous trouver lourds et patauds dans nos attirails d'occidentaux. Les quatre plantes réunies, Dominicus s'installe, pile et presse le jus toxique. Il nous explique que le poison n'agit que sur le système sanguin. On peut donc le toucher ou l'ingérer sans danger. Mais gare à la moindre plaie ! La mort serait foudroyante. Dans son carquois, le chasseur emporte toujours plusieurs types de flèches. Celles à bout rond pour assommer les oiseaux, celles aux fines pointes pour le singe et enfin, les plus puissantes pour le cochon sauvage. La famille Après quelques jours dans le sapo des malades, nous marchons aujourd'hui en direction d'une uma située elle-aussi dans la région d'Atabai. Nous y parviendrons après deux heures d'une belle progression le long d'une rivière. Autant la maison précédente nous avait semblée sombre et malsaine, autant la superbe Uma qui nous attend nous réjouit. Elle est habitée par une famille composée d'un homme d'environ 35/40 ans (il ignore son âge comme la plupart des Mentawai). Son prénom : Amaminta. Il vit ici avec son vieux père, son épouse et cinq des ses filles, les deux plus grandes étant déjà mariées. La femme est enceinte d'un huitième enfant et nous comprenons qu'Amaminta espère vivement avoir un garçon. En effet, les filles sont destinées à vivre dans la famille de leur époux et ne s'occupent donc pas de leurs vieux parents. Amaminta risque donc de mourir seul et de voir sa Uma abandonnée après sa mort. Certes, il mourra riche car chaque fille mariée doit faire l'objet d'un troc comprenant cochons, durians et autres cadeaux. Mais Amaminta a déjà beaucoup de cochons et il ne veut pas finir seul au milieu d'une horde de porcs. ![]() Amaminta S'il le souhaite, le Mentawai peut prendre une deuxième épouse (avec tous les porcs qu'il va amasser avec ses 5 filles, Amaminta peut largement se payer une deuxième femme). L'inverse est vrai aussi pour la gent féminine qui peut convoler en secondes noces et se payer les faveurs d'un deuxième amant mais c'est moins fréquent. La pêche Aïdo, la femme d'Amaminta, nous emmène assister à la pêche aux crevettes d'eau douce et autres petits poissons. Cette activité réservé aux femmes doit être impérativement réalisée vêtue d'une jupe de feuilles de bananier. Il semble que cela soit une question de respect pour les esprits de la rivière et pour s'assurer une bonne pêche. Ce ne sera pas le cas aujourd'hui, notre présence a dû perturber les esprits de rivière... La religion Les Mentawai pratiquent une religion animiste. Ils croient aux esprits de la nature et vivent en symbiose étroite avec la forêt dont ils ne retirent que le strict nécessaire. Avant d'ôter la vie d'une plante ou d'un animal, ils doivent ainsi toujours se demander si cela est utile. Si oui, que ce soit pour se vêtir, pour manger ou encore pour tracer un chemin, alors les esprits seront bienveillants. Dans chaque Uma, on trouve dans la pièce du fond une gerbe de feuilles séchées accrochée au mur. Les Mentawai la comparent à notre Jésus-Christ ou au Mahomet des musulmans pour nous expliquer que c'est à travers cet objet qu'ils communiquent avec le monde des esprits. Les chamans ont quant à eux un accès privilégié avec le monde des morts et il semble qu'ils puissent converser avec eux au cours de transes auxquelles nous n'assisterons pas. Aujourd'hui, la religion traditionnelle est en péril. S'ils veulent une carte d'identité pour aller par exemple au port de Muara acheter des biens, les Mentawai doivent déclarer une religion (en Indonésie la mention de la religion est obligatoire). Mais comme leur culte n'est pas considéré comme une vraie religion ils doivent impérativement se déclarer chrétien ou musulman. Lugi nous explique ainsi qu'il est musulman puis nous dit en riant que le jour où il lui a fallu prononcer la phrase sacrée, preuve de la foi en Allah, il a aussitôt murmuré dans sa langue qu'il n'y croyait pas. Depuis, il vénère toujours les esprits de la jungle et mange du cochon dès qu'il le peut. C'est dans les villages gouvernementaux que s'opère le mieux le lavage de cerveaux. Missionnaires protestants et imams musulmans se tirent en effet la bourre pour expliquer au bons sauvages que leur dieu est le meilleur. Nous croiserons ainsi une jeune Mentawai voilée dans un de ces villages, en pleine jungle, surprenant... Quant au tatouage traditionnel, il est lui aussi en perte de vitesse parmi les jeunes générations. Jusque dans les années 90, il était même interdit par le gouvernement sous peine de prison. Cette politique a du coup insinué dans l'esprit des plus jeunes que le tatouage était un symbole primitif et qu'il valait mieux ne pas avoir de signes distinctifs de ce type. La descente Et d'abord la montée vers cette fameuse montagne qui nous sépare des plaines du sud et du grand fleuve qui doit nous ramener vers Muara. Ce sont donc deux jours de marche dans la boue, in the mud again, qui nous attendent. Une halte chez Tarasson, un des frères de Cookie, nous permet d'assister à la préparation du kabit à partir de l'écorce d'un arbre puis à l'enfumage d'une souche censée abriter un python. A ce sujet, hormis le superbe python capable d'atteindre 10 mètres de long et d'engloutir sans un rôt un porc adulte entier, l'île est infestée d'innombrables espèces de serpents, cobras et autres bestioles sympathiques. Mais je n'en verrai pas la queue d'un seul. Tant mieux. Nous devons être tellement bruyants que nous avons fait fuir la moitié de la faune locale ! Les seules à ne pas être incommodées par notre bruit sont les sangsues. Ces saloperies vont tombent dessus à crocs rabattus dès qu'il fait très humide (tout le temps) et surtout après la pluie. C'est donc grâce aux pluies d'orage qui égrènent notre dernier jour de marche que nous goûterons aux plaisirs de la sangsue. Sans danger, la morsure provoque une petite douleur, ce qui permet de repérer tout de suite le sympathique vampire. Et de la dégager en la pinçant à l'aide d'une feuille puis de l'écraser en l'insultant copieusement pour passer les nerfs. Enfin, après la boue, la sangsue et les ponts casse-gueules (genre un tronc pourri au-dessus d'un gouffre marécageux), nous parvenons, sales et hirsutes à la grande rivière. De là, une pirogue nous descendra vers Muara avant d'autres traversées en bateau et d'autres avions pour rejoindre, loin, très loin de là, notre bonne vieille Europe. Tarasson fait sécher une écorce tannée et destinée à la confection du kabit Adieu donc les Mentawai. J'ai approché un monde perdu et sans doute voué à disparaître dans les prochaines années. La pression du monde extérieur est énorme, les mirages de la télévision et des missionnaires ont déjà fait leurs premières victimes. Aujourd'hui, les compagnies forestières font du lobbying et essaient d'acheter les forêts pour les déboiser et planter des cultures d'huile de palme, cette saleté qu'on utilise chez nous pour les biscuits industriels. Les jeunes désertent petit à petit le monde ancestral de la jungle et veulent ressembler à ceux de Sumatra et de Java. Dur de les dissuader d'accéder à notre monde bien sûr. De quel droit devrait-on leur refuser le fameux "progrès" ? Le débat est difficile. Bientôt, les chants des sikerei ne retentiront plus sur l'île jungle. Ils résonnent encore dans ma tête et je n'oublierai pas ces instants passés si loin, au creux de ces vallées sauvages, au pays des hommes-fleurs. commentaires {1} - Ajouter un commentaire
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